Le courrier de l'unesco 2009 - numéro 5 « Ce que vous voyez sur cette photo n’est pas un carrousel, mais son reflet », explique Shigeru Asano, photographe japonais épris des lumières et ombres de Paris. Cela fait trente ans qu’il sillonne cette ville. À près de dix mille kilomètres à vol d’oiseau de son Osaka natale, il se sent chez lui dans la capitale française. Il y a trouvé l’atmosphère de mélancolie qui lui manquait à Tokyo, trop éblouissante à son goût. Lucarnes miroitantes, les photographies de Shigeru Asano ne laissent entrevoir qu’une partie de la réalité : celle qu’une petite flaque d’eau sur un trottoir est capable de contenir. Shigeru Asano n’est pas le seul photographe passionné par le reflet, mais il est certainement un des rares qui en a fait un principe d’esthétique. Parfois traversé par un rayon flou, au gré du vent, ou entouré d’une zone d’ombre, au gré de l’eau, le reflet demeure néanmoins d’une netteté surprenante. Il constitue, en tout cas, la seule réalité perceptible dans ses œuvres. |
C’est dire l’importance de la durée dans la démarche artistique de Shigeru Asano, qui ne recourt pas aux technologies numériques parce qu’il n’éprouve aucune affinité pour l’instantané. « Avec la pellicule, il y a l’attente… puis, la découverte de la réussite ou de l’échec. Parfois, au moment du développement, l’image n’apparaît pas... Tout est noir. Alors, il faut recommencer. C’est comme une lutte perpétuelle avec l’image. C’est très motivant. » En huit ans, depuis qu’il a commencé son projet des « flaques d’eau », Shigeru Asano n’a pas réalisé plus de 60 photos. Aux antipodes de son célèbre compatriote Nobuyoshi Araki, Shigeru Asano crée un univers parallèle, tissé d’illusions et de rêves. À la violence, il oppose le lyrisme ; au tumulte, le silence ; à la foule, la solitude. Son Paris est quasiment dépeuplé. « Mais non », proteste-t-il, « vous voyez bien, ici, il y a un homme ». Certes, quelques rares silhouettes traversent les scènes que Shigeru Asano compose en noir et blanc avec son inséparable Pentax 6.7. Mais elles sont toujours solitaires. « Pour moi, ces photos sont comme un miroir », finit-il par reconnaître. |
Ont suivi dix autres années de quête qui s’est traduite en une multitude de photos aux couleurs flamboyantes, dont une partie destinées aux magazines de mode. « Puis, un soir, alors que j’étais très malheureux parce que la femme que j’aimais m’avait quitté – cela arrive à tout le monde, n’est-ce pas ? – je suis sorti marcher sous la pluie. Les larmes, confondues à la pluie, embuaient mes yeux, et j’ai vu des images qui sont celles que vous voyez aujourd’hui sur mes photos. J’avais trouvé ma voie. » Curieuses coïncidences avec l’Étranger du poète français Charles Baudelaire que l’on rencontre dans Le spleen de Paris : « Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis? ton père, ta mère, ta soeur ou ton frère? / Je n'ai ni père, ni mère, ni soeur, ni frère [...] / Eh! qu'aimes-tu donc, extraordinaire étranger? / J'aime les nuages... les nuages qui passent... là-bas... là-bas... les merveilleux nuages ! » |